On n’appelle plus Patrick

ZE KAMELEON a un message pour vous :

 

Il y a peu de temps, Patrick est mort.

On s’en fout, j’en conviens.
Mais depuis, ça me chiffonne, j’y peux rien.

Notre première rencontre eût lieu en plein hiver.
-7°.
Paie ton froid…
Caché dans un renfoncement de bâtiment, sordide.
« Putain, c’est pas vrai, me dis pas qu’il y a des gens là-dedans! »
Si, si, y’a des gens… Et c’est en bas de chez toi, juste sous ton nez, comme dirait l’autre.
Tu sais, le genre d’endroit, t’es même pas encore dedans que tes yeux pleurent déjà, car l’odeur te prend à la gueule. Oui, à la gueule. Certains endroits puent tellement la vie.
Pas la nôtre, bien sûr… Celle de la rue.

Ce jour-là, je rencontre Patrick, Emile, Fidèle, Dominique.
Le premier qui vient vers toi, c’est Emile.
Il est en chemise. Pas de chaussures, juste des lambeaux de chaussettes.
-7°.

Patrick, il peut pas t’accueillir. Il est en petite boule, dans « son lit ». Sciatique et hernie. Le gars est bad, vraiment bad. Mais il fait l’effort de se redresser, de te serrer la main. Il s’excuse, même, de pas pouvoir se lever.

Dominique, lui, il dort. Tout le temps. Car Dominique, il est déjà loin. Ca se sent. Sinon, c’est trop dur. La vie. Le temps qui passe. Se faire lyncher. Dormir dans sa propre merde. Alors, Dominique, il se bat plus. Il cherche plus. Il dort, allongé sur un carton. Attendant de mourir, je crois, un peu.
Mais les corps sont tenaces…

Entre eux, c’est drôle, ça s’embrouille autant que ça se fait le souci. Un franc parlé qui donne envie. Car oui, ça peut, en deux minutes, envoyer chier son pote en le traitant de fils de pute, puis lui servir sa gamelle, soucieux qu’elle soit bien à bonne température.
Un franc parlé qui donne envie.
Vraiment.
Ici, on est totalement dans le moment présent. Les mots d’il y a trente secondes ne correspondent déjà plus à ceux de maintenant. Leur notion du temps n’est pas la nôtre. Dans la rue, demain matin, c’est un futur très lointain, et très incertain. Tout peut arriver.

Avant ta première sortie, on te dit: « La rue, c’est chez eux. Pas chez toi. Se sont leurs règles, leurs codes. Tu verras tout et son contraire, des choses, pour toi, aberrantes. Mais tu es pas là pour juger. Et tu ne sauveras personne. Tu fais ce que tu peux, avec les moyens du bord. Si tu veux sauver des vies, vas autre part, sinon ici, tu vas déchanter. »

En effet, la rue, c’est pas chez moi. Non, je sais pas ce que c’est. Je peux imaginer, mais même en imaginant, je suis très loin du réel. Et mes grands principes ne me servent à rien, ici. Un homme qui dort dehors n’est pas forcément quelqu’un de mauvais. Et celui qui lui sert à bouffer n’est pas forcément quelqu’un de bien non plus. Tout ça est tellement plus complexe.

Avant ta première sortie, on te dit aussi : »Mieux vaut servir quelqu’un qui n’en a pas réellement besoin que rater quelqu’un pour qui c’était une question de vie ou de mort ».
On ne coupe pas les cheveux en mille, ici.
Enfin(!!)…
On ne pose aucune question. Parce qu’un être humain qui dort dehors est un être humain qui dort dehors. La raison pour laquelle il est là, quelle qu’elle soit, n’en aggrave ou allège en aucun cas la dureté de la finalité.
Un être humain qui dort dehors est un être humain qui dort dehors.

Et Patrick, c’est nous tous… C’est mon père, dégagé de son entreprise à 55 ans ; c’est ta sœur, mère célibataire, au RSA ; c’est sa grand-mère, survivant avec 700€ de retraite par mois ; c’est mon frère qui a juste toujours cru qu’il avait le temps.

Patrick, c’est le gars qui refuse que tu lui rendes service (« Patrick, laisse-moi aller t’acheter deux patchs anti-douleur, ça coûte que dalle et c’est pas comme si je te sauvais la vie, merde! »), mais qui, le 1er mai, nous offre du muguet, à ma collègue et moi.
Y’a des choses qui te plient dans la vie, et souvent se sont des petites choses…
Ce jour-là, je me suis fait plier par deux petits brins de muguet.

Au fur et à mesure des semaines et des mois, ça fait plaisir de voir que Patrick va mieux.
Toi, t’es trop con. Enfin, c’est pas que t’es con, c’est juste que tu vois ça avec tes codes de quelqu’un qui vit pas dans la rue (« C’est bon, il va mieux, tout va mieux, alors! »).

Et puis, un soir, plus de gens, plus de matelas, plus d’affaires.
Il te faut pas mille ans pour comprendre.
« Les gars de la ville » sont passés. Et ils ont tout jeté. Même les affaires personnelles.
Trois semaines après, tu réalises que Dominique, il s’est juste retranché dans les méandres de ce lieu dégueulasse. Avant, il dormait sur un matelas, en fin de vie et crade, mais un matelas. Maintenant, Dominique, il dort dans une cage d’escaliers. Sur un carton.

Mais merde, on vaut si peu?
Des erreurs de parcours, des mauvais choix…voire même l’oisiveté ou la feignantise, méritent une telle punition? Les dossiers « mariage pour tous , GPA, peine de mort, avortement », toujours axés sur la dignité humaine… Mais de quelle dignité, de quelle vie, parle-t-on, exactement? Avant de me parler d’avortement, de ce « quelqu’un » qui ne sait pas encore qu’il peut exister, parle-moi d’abord du mec en bas de chez toi, se réchauffant sur une bouche d’aération. Parle-moi de Dominique, pour qui une minute est une éternité.

Et puis y’a pas longtemps…
« Patrick ? Il est mort, Patrick. »

Un uppercut. Dans la gueule.
Puis, la colère. Enorme.
Contre eux, contre nous.
Nous sommes tous des putain de connards. Admettons-le.
C’est ça que nous sommes devenus. Ou alors, ça a toujours été.

Notre époque se veut la plus réfléchie, savante et avancée, mais elle n’est plus « humaine ».
Messieurs Herman Wallace et Albert Woodfox expliquaient il y a peu que, ce qui est « légal » ne veut pas dire « moral », et que le « légal » sert souvent à rendre le « moral » illégal. A présent, on peut être condamné pour avoir aidé, secouru.

« Aider son prochain ».
Or contexte christique et religieux, tout devrait être là-dedans.
Et vouloir sauver le monde, ce n’est pas aider son prochain.
Au contraire, c’est s’en éloigner.
Aider son prochain, c’est facile. C’est juste du temps.

J’y pense encore à Patrick. J’ai peur de l’oublier. De m’oublier avec.
J’y ai beaucoup pensé pendant ces dernières élections.
En nous lisant, en nous écoutant.
Nous, les gens.

Nous aurions pu nous poser des questions sur nous-mêmes. Mais il était plus facile de s’entre-tuer pour répondre à la sacro-sainte question : qui de Marine ou Emmanuel serait le pire… Je ne suis personne, mais j’ai honte quand un Patrick me remercie, alors que l’on est dans un des plus riches pays du monde. J’ai honte de voir crouler Dominique sous nos tonnes de gâchis.
Et puis honte de nous. Les gens.
T’inquiète, je suis pas en train de te faire une leçon de morale.
Et je sais bien qu’on est tous dans le même train du « je n’ai pas leçon à recevoir! ».
C’est peut-être ça notre problème.

On ne nous pardonnera rien.
Aucune chute. Aucune faille. Aucune erreur de parcours.
Tolérance zéro, administrée par des gens qui t’expliquent qu’ils faut les comprendre, qu’ils ne sont pas parfaits, qu’ils ne sont pas des héros, et que c’est pour ça qu’ils sont obligés d’être des escrocs.

Et elle est là, notre arrogance.
Dans ce « nous, c’est pas pareil ». Nous, on saurait rebondir. Nous, on serait entouré. Nous, on saurait mieux se débrouiller. Nous, on trouverait un job, c’est sûr. Nous, on se laisserait jamais aller. Nous, personne ne nous regarderait jamais comme on regarde Patrick.
Parce que c’est pas pareil. Parce que c’est nous.
Or, les gens de la rue, ils sont de tout bord, de toute vie, de tout coin. Il n’y a aucune logique, aucun rassemblement de facteurs qui font que.

Et tant qu’on voit Patrick, ça nous paralyse, on angoisse.
Il n’y a plus de défense possible. Il n’y a plus de principes.
Alors, ben, on fait des grands discours.
Qui ne servent à rien.
Comme le mien, par exemple.

La vérité est qu’il y a un but dans tout ça. De plus en plus de Patrick.
Maintenant qu’on a l’angoisse, on est sur la bonne voie.
Bientôt, on acceptera tout et n’importe quoi pour ne pas qu’on nous rebaptise.
D’ailleurs, on a déjà commencé.

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