La Loi du Marché

Pour la première fois depuis plus d’un an, la télévision nous a manqué. En fait, les programmes d’ARTE nous ont manqué. Nous avons donc regardé via Youtube, les programmes d’ARTE +7 (je suis toujours assez fascinée par la technologie surtout quand elle permet de se cultiver) et nous voilà en train de regarder un film social « La Loi du Marché » de Stéphane Bizet avec Vincent Lindon. L’histoire d’un type, quinquagénaire au chômage en fin de droits, qui ne rencontre que des déceptions face à la recherche d’emploi, peine à boucler son budget alors que son épargne s’épuise de plus en plus et, comme si ça ne suffisait pas, cherche un moyen de financer les études de son fils handicapé. Donc vous l’aurez compris, on se place dans la catégorie « drame social ». Et malgré tout, les cinéastes français savent bien faire ce genre de film. Je me demande pourquoi ils s’évertuent à faire des « Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? » ou « Les Ch’tis », alors quand dans « La Loi du Marché » on retrouve vraiment les habitudes et codes de vie d’un français lambda. Cette impression de réalisme d’ailleurs renforcée par un casting adéquat,  puisqu’à part Vincent  Lindon, tous les rôles sont joués par des acteurs non professionnels ayant un emploi (ou une situation) semblable à celui du personnage interprété, y compris le rôle du fils.

Mais je ne vais pas voler le travail de critique de notre ami Marien B, donc je ne vais pas parler du film en lui-même mais des situations sociales qui sont décrites. Si un étranger me demandait de lui décrire ce que c’est de vivre en France, ce n’est certainement pas le tableau du béret, baguette, camembert et foie gras que je lui décrirais sur un fond d’accordéon comme dans les Simpson. Non, si je voulais dire la vérité sur la façon dont vit un français moyen, je lui montrerais ce film. La réalisation, la photographie, les dialogues, la prise de son, tout est fait pour que l’on ait l’impression de regarder un documentaire à la Strip-Tease, la tendresse en moins.

Prenons d’abord la scène d’ouverture du film, le « RDV Pôle Emploi ». Thierry a fait une formation de grutier pour rien parce que l’entreprise lui a clairement dit que vu son parcours professionnel, il ne correspondait pas au profil recherché. Une formation de quatre mois dans le vent puisque tout est à refaire. Pour rappel, Thierry est en fin de droits. Cette séquence illustre fidèlement le genre de rendez-vous que l’on peut avoir à Pôle Emploi. Un conseiller qui risque également de perdre sa place à tout moment, qui a trop de dossiers à traiter par manque d’effectifs, qui répond brutalement à Thierry : ″Faut faire avec″. Ayant déjà été au chômage, à la recherche d’un emploi d’assistante de direction, on m’a presque obligée à faire une formation au logiciel Word afin d’apprendre à faire un C.V parce qu’on a dit au conseiller qu’il fallait mettre d’avantage les chômeurs en stage pour que les chiffres ne soient plus flatteurs (les fameuses catégories A, B, C). Dans le cas de Thierry, cette erreur de formation lui a fait perdre du temps et donc des droits d’indemnisation au chômage. Une fois, la période écoulée, il ne touche qu’une modeste rétribution qui ne compense pas du tout les charges de son foyer. Alors le réac’ de base va me répondre : ″Toute façon, quand on cherche un travail, on trouve !″. On lui a dit au réac’ que nous ne sommes pas des esclaves et que ca reste légitime de vouloir trouver du travail dans le secteur pour lequel on a fait des études ou dans lequel on a déjà pas mal d’expérience, pour un job mieux rémunéré et non un travail aliénant, asservissant, avilissant ? Est-ce normal que les jeunes qui sortent de cinq ans d’études, qui sont ingénieurs, qui ont travaillé pour en arriver là s’entendent dire qu’ils feraient mieux d’accepter un emploi de technicien pour ne pas se retrouver au chômage ? Non, absolument pas. Quel est l’intérêt de faire des études supérieures pour se retrouver à balayer les chiottes de chez Flunch ? Il est tout à fait légitime que Thierry, travaillant depuis des années dans la même entreprise à un poste bien défini, veuille retrouver un emploi dans la même branche. Alors certes, le Pôle Emploi lui propose une formation mais celle-ci est caduque puisque le conseiller coche des cases sans pour autant se demander si cela est cohérent parce que lui-même a un travail précaire. Pour la digression, lors de ma période de chômage (un an), j’ai eu trois conseillers  Pôle Emploi parce qu’ils avaient terminé leur contrat. Ils s’étaient retrouvés eux aussi au chômage. Ironie du sort, n’est-il pas ?

Pour Thierry, en revanche, le chômage lui été tombé dessus après le classique « licenciement économique ». Or, selon les éléments recueillis lors des réunions de comité d’entreprise (C.E) par les syndicalistes, le licenciement est contesté parce que l’entreprise est largement viable et le rapport montre même qu’elle fait des bénéfices. Thierry, au grand dam des syndicalistes est lui fatigué de se battre et on peut le comprendre. Toute la question est là. Faut-il se battre ? Les syndicalistes ont raison de le faire puisque clairement, il s’agit d’un licenciement abusif et il serait inadmissible de laisser le patronat jeter des salariés à la rue pour un motif à la con. Mais, on sait très bien qu’il faudra du temps et de l’argent pour pouvoir gagner cette bataille juridique à l’issue incertaine dans tous les cas ; ce que Thierry ne supporte plus et encore une fois, on peut le comprendre. Il est évident que face à une force économique telle qu’une entreprise, c’est un peu perdu d’avance même si l’on sait pertinemment que l’entreprise a tort. Alors, que faire ? Thierry, lui, préfère ″mettre son énergie ailleurs″ et préfère ″passer à autre chose″. ″Autre chose″, à savoir (dans la scène suivante) un entretien d’embauche humiliant ; on lui dit qu’il ne correspond pas au profil puisqu’il n’a pas les qualifications requises. Il n’a pas travaillé sur la dernière version de la machine qu’il utilisait dans son entreprise. Les raisons de ce refus semblent tellement fallacieuses que c’est à se demander à quoi servent vraiment ses entretiens d’embauche humiliants et stériles.

En parlant d’humiliation, Thierry s’y confronte une nouvelle fois lors de son rendez-vous à la banque pour demander un prêt. La banquière y est assez réticente parce que son épargne s’amenuise depuis quelques temps (période de chômage). Elle lui propose donc de revendre sa maison afin de récupérer son capital, puis réinvestir ensuite. Bref, un jargon de banquier servant leur intérêt propre et non celui de Thierry. Son épargne diminue, certes, mais mettre de l’argent de côté, n’est-ce pas pour s’en servir quand on en a besoin ? Non, répond le banquier, l’argent mis de côté, la banque le fait « fructifier » pendant que Thierry, lui, aura fait une dizaine d’euros d’intérêts dans l’année avec son petit Livret A. C’est donc mieux qu’il revende sa maison : pas de prêt d’argent à faire en plus au client, un prêt immobilier remboursé tout de suite et en plus, ils auront donc réussi à pomper des intérêts et se faire rembourser la totalité du prêt. Belle opération madame la banquière, ca mérite bien une petite promotion ! Voilà quelqu’un qui travaille dur !

La banquière pense qu’à la suite de la vente de la maison, une location serait moins chère que de continuer à payer le crédit (même s’il ne reste que 5 ans). Au vu de la situation de Thierry, qui ne semble pas vivre dans une grande ville, on peut penser que la somme qu’il paie pour son crédit est globalement la même qu’un supposé loyer. ″Non ? Et pourquoi non ?″ rétorque la banquière avec un ton condescendant. Et Thierry a tout à fait les mots qu’il faut, pour se justifier. C’est comme s’il avait construit un château de carte et au moment de poser la dernière carte au sommet de ce magnifique château, quelqu’un arrive et commence à tout ranger en disant qu’au vu des risques engendrés, il vaut mieux s’arrêter là. ″Tout ça, pour rien…″

Quoi qu’il en soit, on voit clairement que la banque ne travaille que dans son intérêt et non dans celui du client, comme on voudrait bien nous le faire penser (cf : frais bancaires plus importants pour les pauvres que pour les riches). Thierry n’est pas dupe et préfère essayer de revendre son bungalow de vacances plutôt que de se séparer de son bien immobilier durement acquis.

Pourtant après des mois de brouillard, il finit pas retrouver un boulot, que l’on suppose intérimaire, dans une grande surface, en tant que vigile. On lui montre qu’il n’y a pas de profil type du voleur, de la petite mémé, au kéké à casquette, il faut tout surveiller. Thierry révèle déjà les failles de ce système en faisant remarquer à son collègue qu’on ne peut pas regarder les autres caméras quand on est en arrêt sur un client dans une allée. Pendant ce temps là, on rate peut-être un vol ailleurs. On se résout donc à une forme de voyeurisme obligatoire plutôt qu’à un véritable système de protection efficace, quelle que puisse en être sa pertinence par ailleurs. Thierry, au cours de sa rapide formation avec son collègue, apprend qu’en plus de fliquer les clients du magasin, il va aussi devoir contrôler les hôtesses de caisse sous prétexte qu’il n’y a pas eu beaucoup de départs en préretraite pour cette année, et que par conséquent le patron cherche par tous les moyens dits « légaux » pour virer du salarié trop cher pour l’entreprise.

Le voilà donc dans un emploi dit « aliénant », « abrutissant », huit heures par jour, debout à piétiner, scruter, s’ennuyer dans un bruit infernal rythmé par les « bips » des caisses, mais au moins la maison est sauvée. La question se pose alors, de savoir s’il est normal de se retrouver dans cette situation ? On voit clairement que Thierry ne se sent pas à sa place dans cet environnement, mais il fait profil bas, il serre les dents. Notamment, lorsqu’il arrête un vieux monsieur retraité qui vole deux steaks et qui n’a pas de quoi les payer. On suppose que ce protagoniste est un homme qui vit d’une petite retraite qui voulait faire plaisir à mamie Mauricette en rentrant des courses : ″Regarde, Chérie, on va bien manger ce soir″ (le traditionnel sentiment de richesse d’après guerre d’avoir de la viande au repas). Un sentiment de honte qui le paralyse donc lorsqu’il se retrouve dans le bureau des vigiles. Un sentiment tellement fort, qu’il ne dit connaitre personne pour pouvoir l’aider à payer. Une chance sur deux pour que ce soit vrai d’ailleurs. Il s’agit peut-être d’un retraité veuf qui n’a plus de contact avec ses enfants s’il en a eu. Thierry et son collègue n’ont malheureusement pas d’autre choix (par rapport au sacro-saint règlement intérieur du supermarché) que d’appeler ″le 17″. Un choix que l’on devine abominable aux yeux de Thierry. On imagine aisément ce qu’il ressent à ce moment là. Le monsieur dit pouvoir payer plus tard, sans doute lorsque sa retraite sera versée. Qu’est-ce que ca coûte à un grand groupe industriel de faire en sorte que ce genre de situations ne finissent pas au tribunal ? On voit bien, lorsque Thierry se retrouve seul avec « le bandit » qu’il a envie de lui donner un billet de vingt euros et lui dire ″c’est bon, on s’arrange ensuite, mais paie ta barbaque à mon collègue et on arrête cette mascarade sordide″. Mais Thierry a lui aussi la corde au cou, s’il fait ça, il risque le licenciement, le chômage, la même merde, quoi ! La loi du marché, c’est marche ou crève, en somme.

Il en va de même avec les employées de caisse qui doivent jeter les tickets de réduction à la poubelle si les clients les laissent ; une collègue de Thierry se fait prendre la main dans le sac. Des tickets qui ne peuvent donc pas profiter au salarié, si le client n’en veut pas, alors personne n’en aura. C’est ainsi que fonctionne le supermarché. Cette salariée finira par se suicider sur son lieu de travail à la suite de son licenciement. Un échec du monde du travail. Il est peut-être temps d’avancer sur la question du bien-être au travail, des conditions de travail réelles, et cesser de qualifier hypocritement de flexibilité ce qui est en fait de l’optimisation économique agressive. Un DRH est envoyé par le siège social pour informer que cette salariée s’est, certes, suicidée sur son lieu de travail après avoir ″quitté le groupe″ (comprenez : s’être fait virer comme une malpropre) mais que malgré tout ″elle faisait bien son travail″ et que ″personne ne doit avoir la culpabilité de son geste″. Pas même le patron et le DRH. Au cours de ce discours de déculpabilisation collective, il est dit que l’employée avait un fils qui a des problèmes de drogue, et par conséquent d’argent, et qu’elle s’occupait de subvenir à ses besoins. Voilà donc la raison pour laquelle, elle se serait suicidée, et pas du tout parce qu’elle vient de perdre son boulot qui sauvait un peu sa vie en dehors du travail.

Face à ce genre de mesure, Thierry déprime, s’ennuie, fatigue de plus en plus et décide de partir tant la situation est ingérable, lors d’une deuxième tentative de vol de points de fidélité par une autre caissière. Une situation parmi tant d’autres dans le monde merveilleux de ce français lambda qui se fait écraser par un emploi qui dévore son âme. Mais, au carrefour de sa vie, au moment de signer pour de bon un pacte avec le diable, Thierry tourne les talons et reste digne. Face à la loi du marché, il fait acte de désobéissance économique.

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