Web série et identité par Mat B. #2

Forgotten Weapons : de l’objet au symbole.

 

Pour hasardeux, et sans doute fondamentalement stérile, que puisse être le désir de définir son identité au travers des web-séries qui captent notre attention et suscitent notre intérêt, tentons malgré tout de préciser les liens qui existent (s’ils existent) entre ce que l’on est et ce que l’on regarde.

D’emblée, la proposition paraît choquante ; au même titre qu’il ne sera jamais possible de trouver la vérité d’un être en contemplant ses seules possessions, il ne semble pas vraisemblable d’imaginer que nos goûts, nos inclinations, nos choix culturels, même, en révèlent sensiblement plus sur nous-mêmes que les artefacts et les totems qui accompagnent aléatoirement notre quotidien.

A vrai dire, le libre-arbitre brouille les pistes. Par exemple, le choix que l’on fait, librement et stratégiquement, d’éviter le conflit au lieu de céder avec délectation à la violence la plus démonstrative, ne permet pas d’affirmer a priori  la ductilité de notre caractère en d’autres circonstances.

De la même façon, lorsque j’affirme mon intérêt, non démenti depuis 25 ans, pour les armes à feu, j’affirme aussi la complexité des raisons à l’origine de cette affection. Si, grâce à Ian McCollum et son émission Forgotten Weapons, j’ai retrouvé le goût de ce qui fait « boum-boum », c’est précisément parce que dans cette émission, les armes ne font pas « boum-boum ».

Voilà une première raison d’apprécier Forgotten Weapons : les armes y sont des objets, non des étendards. Des objets dont on appréciera, le cas échéant,  l’esthétique, la technicité, l’histoire ou le rôle dans l’Histoire.

J’ai, à vrai dire, découvert Forgotten Weapons en faisant des recherches sur le pistolet FP-45 « Liberator », arme à un coup fabriqué à la va-vite dans diverses manufactures américaines durant la Seconde Guerre mondiale ; produits à un million d’exemplaires destinés à être parachutés aux résistants français, pas le moindre de ces pistolets pour ainsi dire inutilisables ne quitta jamais le sol britannique. Mais des fuites savamment orchestrées par les services secrets anglais sapèrent le peu de moral qui restait aux troupes allemandes à la fin de la guerre, convaincues qu’en chaque civil se cachait un résistant potentiel, et que les « Liberator » étaient partout. Outil de guerre psychologique s’il en est, le FP-45 « Liberator » aida à gagner la guerre sans même parvenir jusqu’au champ de bataille.

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Ian McCollum emporte parfois certaines des armes qu’il présente dans son émission au stand : celles qui en ont les capacités sont alors éprouvées au tir. La violence, du coup de feu, de ce qu’il évoque, de sa soudaineté, est donc tout de même là, sous le vernis de surface d’une approche distanciée et théorique de l’arme à feu. Mais cette violence figurée sait rester à sa place : le tir n’a pour but que de rendre visible et compréhensible le fonctionnement de l’arme, l’aspect compétitif est tout à fait absent, et, osons le dire, voir ces vieilles cantatrices de bois et d’acier s’ébrouer, se racler la gorge et se livrer à un dernier, rare en tout cas, tour de chant, est un spectacle assez réjouissant, une forme de patrimoine vivant, en quelque sorte.

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En effet, du fait même de son intérêt pour les armes rares, oubliées ou méconnues, Forgotten Weapons propose à ses spectateurs, au-delà des données techniques et historiques précises recherchées par les puristes et aficionados des armes à feu, la possibilité d’une réflexion plus ample, plus transversale, presque anthropologique. Comprendre les raisons, autres que techniques, qui ont influencé le développement d’une arme donnée, à une époque donnée et dans un contexte déterminé, peut se révéler éclairant sur les conceptions stratégiques, sur les nécessités économiques et les idéologies politiques qui ont concouru à l’adoption d’un armement, simple émanation synthétique et tactique de ces trois facteurs, que l’on n’aura nul peine par la suite à trianguler pour obtenir une représentation plus large, plus générale, mais fidèle, du temps et du lieu correspondant.

Ceci est bien entendu applicable à bien des créations humaines, les plus matérielles comme les plus abstraites, mais n’est pourtant pas si fréquemment appliqué aux armes à feu. On convoquera volontiers le vaste et passionnant domaine des silex taillés pour mieux comprendre les enjeux de la vie préhistorique ; en revanche, pour comprendre les conceptions stratégiques en vigueur à l’orée de la Première Guerre mondiale – et parce que l’on dispose d’une documentation théorique de première main certes plus abondante qu’en ce qui concerne la Préhistoire – on négligera peut-être de s’intéresser à cet accessoire curieux, ingénieux et absurde, qu’est l’arrêtoir de chargement.

La défiance des états-majors et des instances politiques à l’égard de la soldatesque ne date certes pas d’hier, mais s’illustre admirablement bien lorsque l’on étudie l’arrêtoir de chargement. Voilà pourquoi.

Dès l’adoption à grande échelle par les armées nationales de fusils à répétition, c’est-à-dire dès les années 1860, le volume de feu accru rendu possible par ces armes d’un genre nouveau souleva une interrogation nouvelle : grisés par tant de facilité d’utilisation, par une telle rapidité de rechargement et par une telle puissance de feu, les soldats n’allaient-ils pas, tout simplement, gâcher les munitions ? Autant les en empêcher, en rendant inopérante la réserve de munitions propre à l’arme (le magasin), ne la réservant qu’aux situations critiques, à la discrétion des officiers. Le reste du temps, les soldats tiraient au coup par coup, une cartouche à la fois. Exemple bien français, le Lebel de 1886 fut développé comme le fusil de la revanche contre la Prusse, devenue depuis peu l’Allemagne ; cette arme comportait un arrêtoir de chargement. Le Lee-Enfield britannique également. Au-delà du facteur économique entrant en ligne de compte dans l’adoption d’un tel accessoire – les munitions à cartouches métalliques étaient encore fort coûteuses – c’est bien d’un manque de confiance en les troupes, leur formation et leur jugement, qu’il s’agit. Pourtant, dès 1915, la quasi-totalité des armées pratiquant ce mode opératoire l’abandonna : dans l’horreur des tranchées, les soldats étaient désormais libres de gâcher les munitions à l’envie…

En regardant Forgotten Weapons, on se rend compte (et Ian McCollum semble partager cet avis) qu’en matière d’armes à feu, ce que l’on prend pour des innovations révolutionnaires ne sont souvent que des redites, des dérivés, ou des agglomérations de plusieurs concepts disparates. Au bout du compte, les armes qui ont connu le plus de succès sont celles dont les concepteurs ont su rester dans les limites d’une certaine logique, d’une certaine rationalité, et ont su conserver une certaine modération dans leur approche conceptuelle. Voilà qui aide, encore une fois, à appréhender l’esprit d’une époque, d’une situation donnée.

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 Ian McCollum, s’il se penche parfois sur toutes ces armes bien connues pour en dévoiler les secrets,  consacre la majeure partie des épisodes de Forgotten Weapons à des prototypes, des armes refusées lors d’essais militaires, de concepts sans descendance immédiate ; en creux, nous y lisons le génie humain, la frilosité des armées (ou, à l’inverse, leur témérité, à l’exemple des Suisses qui adoptèrent, avant tout le monde, y compris les Allemands, le très novateur pistolet Luger), les aléas de l’histoire.

Ainsi, et pour finir, et c’est sans doute la raison première de mon intérêt pour cette web-série, Forgotten Weapons met d’une certaine façon en évidence le choix millénaire, indispensable, indélébile et contre-nature que l’Homme fit du Mal. Le terme peut paraître fort, il ne saurait pourtant être plus approprié : les armes n’existent pas à l’état naturel, on les crée, dans le seul but, sous toutes leurs formes, d’être l’expression, l’extension artificielle et éternelle de la violence naturelle des hommes, dans tout son génie et  toute sa cruauté.

Les armes, bien entendu, n’ont nulle responsabilité dans notre disposition génétique à la violence : dès l’aube de l’humanité, le corps faible de l’Homme s’est équipé des outils indispensables à sa démesure ; un racloir pour préparer les peaux qui le protègeraient du froid ; une roue pour charrier les monolithes qui honoreraient ses dieux ; la poudre, pour régner sur le monde. Outils de fer et de bois mort, temples de pierres exsangues, objets inanimés qui n’ont donc pas d’âme, hors de la main qui les caresse. L’outil ne préexiste pas à son utilisation. Pourtant, l’arme à feu, selon les valeurs que l’on croit défendre, se voit investie a priori de rôles symboliques qui, en l’espèce, ne résistent pas à une confrontation honnête avec une logique raisonnable. Une arme ne garantira jamais la liberté, ni l’honneur, de celui qui la porte (quel outil le pourrait ?) ; à l’inverse, la violence, comme l’Homme, naît dans le sang, les cris, la douleur et l’incertitude, et comme l’Homme, elle naît nue.

Liberté et violence ne sont finalement que les avatars de la désespérément admirable et complexe intelligence humaine. Et Forgotten Weapons, au bout du compte, n’est pas l’histoire des armes racontée par un homme : c’est l’histoire des hommes, racontée par leurs armes.

Pour en savoir plus, une courte présentation de la chaine par Ian McCollhum :

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Et pour ceux qui auraient manqué la première partie, rendez-vous ICI

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