Le travail c’est la santé

Penser la réduction du temps de travail :

depuis Thomas More, histoire d’une utopie.

 

En Allemagne, un des plus grands syndicats d’Europe, IG Metall, réclame un passage des 35 h aux 28 h pour les employés qui le souhaiteraient. En France, les 35 h font encore l’objet de véhéments débats. Réclamée depuis Thomas More, la réduction du temps de travail fait toujours figure d’utopie.

Début janvier, le plus grand syndicat allemand de la métallurgie, IG Metall, a amorcé un bras de fer social. L’objectif ? Réduire le temps de travail à 28 heures hebdomadaires. En France, la semaine de 35 h, instaurée en 2000, continue de faire débat, et à l’heure du « travailler plus pour gagner plus« , la tendance générale est plus à l’augmentation du temps de travail hebdomadaire qu’à sa réduction.

Pourtant, la longue histoire de la réduction du temps de travail, fruit des luttes sociales, trouve ses racines dans les utopies, particulièrement à l’ère de la révolte industrielle.

De l’Antiquité à Thomas More : repenser le travail

A l’Antiquité, le travail manuel était considéré comme une activité dégradante : les durs labeurs étaient donc confiés aux esclaves. Le travail, selon Aristote, abîme « les corps et brisent les âmes« . Selon les philosophes antiques, le travail est un asservissement qui dévalorise les humains, et s’oppose par là-même au loisir.

Il faut, pourtant, attendre le philosophe Thomas More (1478-1535) avant de voir apparaître l’idée qu’il faut réduire le temps de travail pour tous, en le partageant au mieux. Ce philosophe et juriste est le témoin des injustices sociales qui résultent du mouvement des enclosures : l’aristocratie tudorienne, pour accompagner le développement de l’industrie lainière, créer des grands élevages de moutons, au détriment des moyens de subsistance des familles paysannes. « Les troupeaux innombrables de moutons couvrent aujourd’hui toute l’Angleterre. Ces bêtes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et féroces qu’elles mangent même les hommes, et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages« , écrit-il alors dans son essai politique et sociale, L’Utopie.

A lire : Comment penser l’utopie aujourd’hui avec Thomas More ?

Il y dénonce alors déjà les risques d’une société industrielle en gestation et y voit les ravages de la propriété privée. Il imagine alors une société idéale, nommée « Utopia« , où la propriété est commune et où tout le monde travaille. Ainsi, si chacun travaille et crée de la richesse, le temps de travail général peut s’en trouver réduit à 6 heures par jour. Ainsi le loisir n’est plus l’apanage d’une classe sociale, et chacun peut y prétendre. Thomas More, lui-même plutôt réaliste, crée ainsi une utopie idéaliste, sorte d’idéal à poursuivre. Si les écrits du philosophe donnent matière à penser, particulièrement à la période des Lumières, ils sont bien loin de trouver des applications, et il faut attendre la révolution industrielle pour voir les premiers progrès en matière de réduction du temps de travail.

« Cette société Utopia, décrite par Thomas More, est une société communiste, même si ça ne veut rien dire pour Thomas More, racontait Yolène Dilas Rocherieux, maître de conférences en sociologie politique à l’université Paris X-Nanterre, en 2006, dans l’émission Une Vie, une oeuvre. Pourquoi c’est une société communiste ? Parce que les utopiens ne possèdent rien, il n’y pas de monnaie, pas de commerce, tous les utopiens travaillent 6 heures par jour et en contrepartie ils reçoivent de la société ce dont ils ont besoin. Ils ne possèdent pas leurs lits, ils ne possèdent pas la maison, ils déménagent même régulièrement pour ne pas s’attacher. Donc là on a les fondements même [du communisme]«  :

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La révolution industrielle et les utopies expérimentales

L’arrivée de la machine, à la fin XVIIe, modifie considérablement le rapport au travail. Pourtant « la révolution industrielle va de pair avec l’augmentation de la durée du travail« , expliquent les chercheurs Sophie Boutillier, Abdourahmane Ndiaye et Nathalie Ferreira dans leur travail de recherche intitulé « Le Travail et l’utopie ». La productivité des entreprises, qui veulent rentabiliser des équipements coûteux, est sans cesse poussée plus loin. A la fin du XVIIIè siècle, une journée de travail atteint plus de 10 heures, voire parfois 12 à 16 h, durant six jours par semaine.

La machine ne permet pas de décharger les travailleurs, mais bel et bien d’augmenter la production. Et elle n’est pas tant synonyme d’une réduction du temps de travail que d’une augmentation du nombre de chômeurs. Quelques industriels tentent néanmoins, dans la droite lignée de More, de mettre en place des utopies expérimentales.

L’industriel britannique Robert Owen (1771-1858) crée ainsi une nouvelle forme d’organisation, où il instaure une réduction du temps de travail, l’abolition du travail des enfants et améliore les conditions de vie générales. Si ses expériences se soldent par des échecs et que ses détracteurs qualifient son organisation de « dictature bienveillante », ces essais lui permettent de porter ses idées et aboutissent à l’instauration du Factory Act, qui limite la durée du travail dans l’industrie textile.

De son côté, Charles Fourier (1772-1837) crée le Phalanstère, sorte d’association de producteurs agricoles et industriels composée de 1620 hommes et femmes sur plusieurs hectares, avec des conditions de vie idéales et un temps de travail plus faible. A ses yeux, le travail doit être un plaisir et non plus une torture, mais la seule expérience tentée de son vivant échoue.

Ce projet inspire cependant à l’industriel français Jean-Baptiste André Godin le familistère, adaptation du projet de Fourier à l’entreprise capitaliste, sorte de précurseur des coopératives de production actuelles. L’expérience est un succès, même si contrairement à Fourier, Godin ne cherche pas à reconstruire une société de toute pièce. En ce sens il rejoint un des premiers théoriciens du socialisme, l’historien et économiste suisse Jean de Sismondi (1773-1842). Considéré comme un des précurseurs des théories keynésiennes, ce dernier ne souhaite pas s’opposer directement à l’Etat mais estime que la machine ne profite qu’au patronat : les profits augmentent sans que les salaires en bénéficient, et la consommation ne peut pas suivre le surplus de production. A ses yeux, il faut donc faire augmenter les salaires tout en réduisant le temps de travail. Il estime même que l’entreprise devrait prendre en charge les malades et les ouvriers vieillissants.

Du socialisme utopique au socialisme scientifique : Proudhon face à Marx

En France, si une « loi des 10 heures » est instaurée lors de Révolution française de 1848, elle est abrogée quelques mois plus tard. Au milieu du XIXème siècle, deux visions viennent à s’affronter : Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895), qui se disent les tenants du socialisme scientifique (terme inventé par Proudhon), s’opposent par là même à Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), qu’ils qualifient de « socialiste utopiste » (terme inventé par Engels).

En 2009, dans le Mardi des auteurs, Matthieu-Garrigou Lagrange dressait un portrait de Proudhon, auteur d’une citation aussi célèbre que mal comprise « La propriété, c’est le vol » :

A lire : Proudhon un penseur inconfortable

Le socialisme utopique ne prône pas la révolution mais ne fait pas confiance en l’action de l’Etat : il y préfère les petites sociétés, ou communautés, à l’image des expériences développées par Fourier (le phalanstère) ou Owen. Ces sociétés doivent permettre de lutter contre les conséquences du capitalisme les plus dures, et donc instaurer, outre un système éducatif, la réduction du temps de travail.

S’il a un temps du succès, le socialisme utopiste finit par être évincé au profit du socialisme scientifique, ou marxisme. Dans leur thèorie, Marx et Engels font du travail l’essence même de l’homme, ce qui le distingue de l’animal. Pour Marx et Hengels, le communisme tel qu’ils le théorisent est synonyme d’abondance : d’abord le travail collectif est contraint, avant d’amener à l’épanouissement. La réduction du temps de travail en est une des conséquences fondamentales.

« Marx est incontestablement un utopiste, puisqu’il prévoit un avenir radieux d’un certain point de vue, expliquait en 2013, dans Concordance des Temps, l’historienne Michèle Riot-Sarcey. Surtout Marx a su lire les utopistes, peut-être un petit peu mieux qu’Engels, il a su lire et je ne sais pas s’il aurait été à l’origine de cette séparation entre socialisme utopique et socialisme scientifique, puisqu’il avait presque des textes extraordinairement favorables… Il louange les textes de Fourier notamment, parce qu’il pressent chez ces utopistes, mal nommés, des personnes qui pensent l’avenir meilleur des individus » :

Lafargue et le droit à la paresse

C’est sans doute Paul Lafargue (1842-1911), économiste et homme politique français et gendre de Karl Marx, qui s’intéresse le plus directement à la question du temps de travail. Dans son court ouvrage Le Droit à la paresse, il s’oppose directement à l’amour du travail, qu’avaient sacralisé ses prédécesseurs.

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture…  Paul Lafargue

A ses yeux, le droit au travail est un droit à la misère : la machine n’a pas soulagé l’homme, elle l’a poussé à entrer en concurrence avec lui. Pour Lafargue, le travail n’est pas réellement émancipateur, et son pamphlet, qui remet au goût du jour le droit aux loisirs et à la réduction du temps de travail, relance les débats sur le travail et l’émancipation.

En 1891, Lafargue, incite à une grève générale du 1er mai pour revendiquer une journée de 8 heures et une hausse des salaires. La manifestation se termine mal : l’armée fait feu sur la foule pacifique qui crie « C’est les huit heures qu’il nous faut ! » La fusillade fait 9 morts. Si les revendications ne sont pas satisfaites, l’événement leur donne un écho non négligeable.

Et après ?

Il faut attendre la fin de la première guerre mondiale pour que l’Etat cède face aux revendications : le 17 avril 1919, la journée de 8 heures est votée. En 1936, c’est le gouvernement Front Populaire qui instaure la semaine de 40 heures, puis en 1982, le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy abaisse la durée légale du travail à 39 heures. Enfin, en 2000, le gouvernement de Lionel Jospin instaure la semaine de 35 heures, non sans laisser de nombreux aménagements.

Depuis le XIXème siècle, le temps de travail, dans les sociétés industrielles, a été divisé par deux : de 3000 heures par an en au XIXème siècle, la durée du temps de travail annuel se situe aujourd’hui entre 1500 et 1600 heures.

En 2014, dans Les Nouveaux Chemins de la connaissance, la sociologue et philosophe Dominique Méda revenait sur la conception actuelle du travail. « C’est l’histoire qui va nous dire quelle est la conception qui va gagner. Mais on peut se demander s’il est raisonnable d’attendre autant de choses du travail. [...] Pour que le travail devienne un lieu d’épanouissement, il faudrait une véritable révolution«  :

 

Un article de Pierre Ropert pour France Culture

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