Illusion

Philosophie et complotisme

 

LE JOURNAL DE LA PHILO par Anastasia Colosimo pour FRANCE CULTURE

L’actualité de ces derniers jours a vu resurgir dans les journaux ou à la télévision le thème du complotisme, une question toujours délicate pour le philosophe…

Mécanismes du complotisme

Par ce mot de complotisme, nous désignons le fait de s’emparer d’un événement politique, de refuser de lui attribuer les causes que l’opinion ordinaire lui attribue, et de lui substituer des causes secrètes et diaboliques. L’événement n’a pas été causé par ce qu’on dit, il a été causé par telle ou telle puissance obscure qui a des desseins mauvais, et ledit événement sert secrètement lesdits desseins.
Une fois qu’on s’est mis à parler de causes secrètes, on en vient souvent à se demander « à qui profite le crime ». L’une des formes faciles du complotisme est en effet d’attribuer une mauvaise action, non à son auteur mais à sa victime, laquelle victime a voulu cette action afin de se rendre sympathique. C’est ce qui se passe par exemple quand on attribue les attentats du 11 septembre au gouvernement américain, ou quand des centaines de jeunes lycéens en France ont déclaré à leurs professeurs en 2015 que les attentats du Bataclan avaient été voulus par Israël.
Dans l’actualité de ces derniers jours, le complotisme a eu l’insigne honneur d’apparaître de tous les côtés. Ainsi on a vu des représentants des Gilets Jaunes défendre à plusieurs reprises la thèse, bien connue d’Internet, selon laquelle le comique Coluche n’était pas mort d’un accident de moto mais avait été assassiné. D’autres ont également manifesté leur croyance dans la théorie des chemtrails, qui veut que les traînées blanches que les avions laissent derrière eux dans le ciel soient en fait des produits chimiques délibérément répandues sur nous par des forces occultes.
De l’autre côté du mouvement, des partisans d’Emmanuel Macron ont immédiatement vu, derrière ce mouvement qui regroupe des centaines de milliers de Français et bénéficie de la sympathie d’environ trois quarts de la population, la main des services secrets russes.
Ces accusations, pour ceux qui ont un peu de mémoire, sont un élément récurrent de tout mouvement social.

Philosophie et complotisme

L’infalsifiable

En 1968, les gaullistes, par exemple Michel Debré, voyaient derrière les agissements de Daniel Cohn-Bendit la main, tour à tour, de l’URSS, de la Chine, des Etats-Unis, ou d’Israël.
Dans son livre Kiel et Tanger, Maurras accusait les services secrets anglais d’avoir déclenché l’affaire Dreyfus pour salir l’honneur de l’armée.
C’est en 1797 que l’abbé Barruel, un prêtre jésuite, lançait la première théorie du complot de l’histoire moderne en écrivant que la Révolution française avait été initiée par l’action secrète des francs-maçons, et notamment de la loge des Illuminés de Bavière.
Emmanuel  Todd, de son côté, a accusé le gouvernement d’avoir utilisé des « agents provocateurs » se livrer à la violence sur les Champs-Elysées pour salir le mouvement.
Comprenons-nous bien : ce n’est pas parce que nous critiquons le complotisme qu’il n’y a pas de complots dans l’histoire.
Des différents complots que nous avons mentionnés, il se pourrait bien que certains soient avérés dans les années ou décennies qui viennent. Mais la mentalité complotiste n’attend pas la confirmation. Elle se meut dans le domaine de ce que le célèbre épistémologue Karl Popper appelait l’infalsifiable. Aucun fait ne pourra faire renoncer le complotiste à sa thèse. Si Ben Laden revendique les attentats du 11 septembre et déclare qu’il en est le seul commanditaire, cela ne prouve pas que les Etats-Unis n’ont pas organisé cet attentat, cela prouve simplement qu’ils ont bien dissimulé leur responsabilité.
S’agissant de ce qui ne peut ni être prouvé ni être infirmé, tout est une preuve. Les causes étant cachées, c’est-à-dire visibles nulle part, elles sont secrètement présentes partout.

Le complotisme, mauvaise imitation de la philosophie

Les philosophes sont particulièrement embarrassés par le discours complotiste, car il ressemble de très près à la démarche philosophique, comme une mauvaise imitation ou une caricature.
En effet, remettre en cause les vérités établies, douter, ne pas se fier à l’opinion, n’est-ce pas l’essence même de la démarche philosophique ? Platon ne nous a-t-il pas appris à nous méfier de la doxa, et Descartes à exercer un doute méthodique ? N’est-ce pas le propre de la démarche philosophique de vouloir trouver une cohérence rationnelle, aussi appelée système, à tout ce qui se produit dans le monde ? Descartes lui-même semble avoir prévu ce risque, avec l’hypothèse du Malin génie, hypothèse paranoïaque et complotiste, dirions-nous aujourd’hui, à laquelle il est tenté d’adhérer avant d’avoir trouvé le sol ferme du cogito.
Peut-être que la philosophie, c’est-à-dire la démarche d’examen rationnel du monde, a-t-elle pour but de nous apprendre que tout sur Terre n’a pas forcément de raison, de cause secrète et cachée, qu’il y a des choses qui se produisent qui surgissent du hasard, de l’aléas, du chaos, et que cette absence de raison est peut-être plus dure à supporter que l’explication intégrale du monde.
Ou, pour le dire avec les mots de Chesterton, « Le fou n’est pas l’homme qui a perdu la raison; le fou est celui qui a tout perdu, excepté sa raison. »

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