Article postum : Le retour de Gérard Lambert par Mat B

Le dernier article que Mat B avait écrit avant de nous quitter, une petite larme coule le long de ma joue…

Le Retour de Gérard Lambert

Certains couples pratiquent l’échangisme. Ou la randonnée. Certains couples se font plaisir à coup de voyages exotiques, de dégustations gastronomiques, d’explorations érotiques. Avec ma femme, nous écoutons des cassettes. En 2019.

Est sorti il y a peu « No Tourists », le dernier album en date de Prodigy, et si vous ne l’avez pas encore écouté, vous risquez de mourir ! Du coup, tant par passion que par précaution (insh’ Allah), ma meilleure moitié et moi-même avons décidé de ne pas différer notre plaisir et de nous vautrer tels des pourceaux dans la fange consumériste en faisant l’acquisition de ce bel opus.

Mais quel support choisir, dans la multitude de ceux proposés en notre glorieux XXIème siècle, pour honorer comme il se doit le big beat turgescent de nos trublions londoniens préférés ?

L’évidence de la modernité, le numérique dématérialisé ? En termes de sensualité, toute l’excitation que procure un verre d’eau tiède ; en termes de qualité sonore, même s’il y a de très bonnes compressions, le MP3, c’est souvent la fête au son de merde, quand même (et le FLAC, ou autres formats plus « techniques », me direz-vous ? Alors, je ne suis plus bloqué au stade anal depuis peu, et je ne rentre pas mon maillot de corps dans mon blue jean donc non, merci). Quant à la synergie entre l’œuvre et son support, le plaisir tactile, est-il besoin de s’étendre sur le néant ?

Le statut du disque microsillon en 2019 mériterait évidemment un article dédié et roboratif ; mais si l’on excepte le son analogique typique et l’artwork gigantesque, le vinyl peine à inspirer confiance en termes de praticité, de portabilité, de robustesse, d’insouciance. Je changerai d’avis le jour où Jean-Bobo sortira ses LP à 30 balles de son 15m² à République pour venir les écouter en nomade, sous la pluie, en balade nocturne dans ma forêt. Entendons-nous bien, le vinyl reste le support royal des mélomanes sévères, et j’en suis volontiers, mais nous proposons ici une vision plus « Friday wear », moins pointilleuse, de l’écoute et du partage musical.

Le CD ? Voici un support qui risque d’attendre longtemps son retour en grâce. Paradoxalement, le CD reste le support physique le plus accessible, au sens populaire du terme, à ce jour pour la musique, tout en étant issu d’une technologie des années 80, avec tout ce que cela implique de complexité mécanique inutile, de sensibilité et de fragilité. Le CD est un support froid, incapable d’avoir une image, une aura. Technologique et fonctionnel, il est dénué de charme. Et c’est tout le problème : on nous l’a vendu avec des arguments bien trop liés à son statut de produit de pointe, haute technologie et haute fidélité, et les avancées techniques l’ont broyé et abandonné en chemin. Là où le vinyl a été perçu, provisoirement et au profit du CD, comme démodé, puis digne d’intérêt à nouveau, le CD, lui, est aujourd’hui bien obsolète. Solitaire, accroché comme décoration au rétroviseur d’une Peugeot hors d’âge, quelque part dans un bled du sud-est algérien, le dernier Compact Disc de l’Histoire se demandera pourquoi il a même existé.

Et les formats plus… exotiques, alors ? En vrac, de la vénérable et oubliée cartouche huit-pistes au rare DVD audio, en passant par les successives évolutions et améliorations du CD, on trouve aussi le Minidisc, support intéressant, compact et versatile mais très mal marketé, né trop jeune dans un monde trop vieux où le CD, déjà dépassé, régnait pourtant toujours en maître ; la DCC, ou cassette digitale, censée combiner les avantages de robustesse et de compacité de la cassette avec le son numérique du CD, et qui finira par en agréger les défauts seulement ; et plusieurs autres tentatives, mini-cassettes, mini-CD, adaptations de supports informatiques à l’audio, tous voués à l’échec car trop confidentiels, redondants ou carrément avortés.

Et donc, la cassette audio. Ou « K7 », comme c’était marqué dans les magazines et les publicités, et cette fantaisie phonétique me mystifiait, enfant. Technologie des années 60, à cheval entre l’électrique et l’électronique, presqu’uniquement cosmétique puisque réutilisant les mêmes principes que le magnétophone à bobines mais dans un format pratique, la cassette est restée longtemps – jusqu’au milieu des années 90, à vrai dire – le point d’accès à la musique d’une France encore bien rurale et, disons, économe. Et puis on l’a oubliée, reléguée, au fur et à mesure que le CD devenait moins cher, et bientôt plus présent dans les magasins. A l’époque, le vinyl subissait le même sort, les disquaires indépendants fermaient au profit de la grande distribution, et on commençait à se faire à l’idée que ça allait être comme ça désormais, une belle uniformité de support musical, les parents abandonnant leurs 33 tours, les enfants leurs K7 (vous avez vu ? Avouez-le, c’est d’enfer, ce sigle), et tous se rassemblant à la veillée autour d’un bon CD, au coin de la chaîne hi-fi. Et c’est… plus ou moins ce qu’il s’est passé, en fin de compte. Un temps. Le CD a perdu de sa superbe, mais le marché de la musique a continué à s’uniformiser, la musique s’est dématérialisée, on la consomme plus, on se l’approprie moins.

Mais vous pouvez me dire comment les ados auraient dragué dans les années 90, sans cassette ? Parce que c’est bien de ça dont on parle : de rapprochement, de partage et de séduction par la musique. Et Laëtitia de 4ème C (oui, dans les années 90, en France, toutes les filles de 13 ans s’appelaient Laëtitia. C’était la loi), ce n’était pas avec un vinyl ou un CD qu’on allait la séduire. Un vinyl, même un 45 tours, c’était risqué à emporter au collège, où cartable et ballon de foot ne faisaient qu’un. Et puis, elle allait voir direct le nom du groupe et le titre de la chanson, et si elle n’aimait pas, ou l’avait déjà, la déception se lirait sur son doux visage d’ange, et quel collégien fragile allait s’infliger ça ? Quant au CD, c’était également risqué, mais en termes de positionnement social. Acheter un CD impliquait souvent un déplacement vers la grande ville la plus proche, une dépense, bref, un investissement non négligeable qui pouvait s’apparenter, dans l’esprit d’une adolescente nubile, à une manifestation excessivement intense de désirs indésirables. Et puis, si Laëtitia était d’extraction modeste, ou peu mélomane, l’offrande d’un tel bijou de technologie risquait de la vexer, ou pire, de ne lui faire ni chaud ni froid. En revanche, lui offrir un CD pour son anniversaire était permis, recommandé, même : cela vous positionnait immédiatement comme mélomane pointu, et si elle n’avait pas de chaîne CD, cela lui donnerait un bon levier pour contraindre ses parents à lui en acheter une. Mais ça, c’est la théorie. En réalité, jamais Laëtitia ne vous inviterait à son anniversaire ; pour la séduire, il allait donc falloir lui faire une COMPIL’, sur cassette. Et d’ailleurs, pour les polyglottes avertis, vous connaissez le terme générique pour dire « compil’ » en anglais (comprendre : applicable aussi aux CD, et playlists MP3) : eh oui, « mixtape » !

Alors, hop hop hop, direction Fun Radio sur le poste à piles, Nirvana, Oasis, RATM, RHCP et autres acronymes, Robert Miles pour lui montrer qu’on est au fait des révolutions musicales de l’époque (ah… la Dream), un peu d’Ace of Base quand même parce qu’elle aime bien la Dance et que l’homophonie subtile du nom mettait du rose aux joues des filles, même de la Ice Queen du collège (tmtc, Garance, la seule à ne pas s’appeler Laëtitia dans TOUT le collège, la meuf inchopable qui ne riait jamais, avait l’air tellement plus « mature » que les autres et entretenait le mystère sur des destinations de vacances forcément exotiques – chez sa mamie de Dordogne en juillet, et deux semaines de camping au mois d’août). Tiens, d’ailleurs, on va laisser trainer cinq minutes de Lovin’ Fun à la fin de la face B pour lui faire comprendre qu’on est trop à l’aise avec sa sexualité (tu parles !) et qu’on n’a pas peur de prendre les choses en main. S’tu vois c’que j’veux dire. Et après un weekend en sueur à cramer trois boites de cassettes vierges Casino pour obtenir la compilation parfaite, tu vas lui donner, à Laëtitia, le lundi matin avant les Maths, en la jouant cool, « tiens, Laëtitia, je pensais à toi ce weekend alors je t’ai fait une cassette, comme ça, quoi », et là, t’as un pied dans la porte ! Et l’autre, là, il peut faire ça avec ses précieux CD, ou avec les vinyls de son papa ? Ben non. Merci la cassette. D’ailleurs, en 1995, la cassette a été à elle seule responsable de 71% des grossesses non désirées chez les 12-18 ans. Vous pouvez vérifier, si vous ne me croyez pas. Et des fois, c’était encore plus romantique : Garance, justement, avait refusé de te copier le Best Of de Scorpions qu’elle écoutait en boucle parce que « je l’ai déjà copiée à Valérie, à Laure et à Bruno, je vais pas en faire à tout le monde non plus ». Le lendemain, ton copain Bruno, ayant remarqué ta déception, t’avait repiqué la cassette ! Les potes, quoi. Du coup, dans le garage, ça y allait sec, le gros son, et c’était même mieux que de sortir (comprendre : se tenir la main) pour de vrai avec Garance, puisqu’elle ne savait pas que tu écoutais sa musique en secret. C’était comme de la regarder de loin sous la douche, c’était magique.

La cassette fut aussi l’instrument pour beaucoup de l’appropriation individuelle de la musique, en toute intimité. Bien sûr, on pouvait brancher un casque stéréo sur une platine vinyl de salon, mais à part les vrais amateurs de musique, peu de jeunes le faisaient. Alors qu’avec le Walkman (merci Sony) et autres baladeurs (merci Philips), à toi la liberté : ta mère pouvait bien faire gueuler Patricia Kaas dans le salon, toi t’étais tranquille, t’étais peinard à écouter ton album de Renaud au casque dans ton coin. La cassette a, sinon inventé, tout du moins familiarisé les gens à l’écoute silencieuse et intime de la musique. Ce n’est pas en soi une bonne ni une mauvaise chose, mais si on y réfléchit honnêtement, on se rendra compte que sans la cassette, les bobos slim-converse d’aujourd’hui, au regard hostile dans le métro, écouteurs vissés à fond d’oreille, seraient obligés de s’adresser la parole. Et ça, croyez-moi, personne n’a rien à y gagner.

En outre, la cassette, c’est l’itinérance, le nomadisme, à pied ou en voiture. Le CD aussi, dans une certaine mesure, mais les lecteurs portatifs sont arrivés tard, étaient un peu fragiles, et trop chers pour les confier à de remuants ados. Alors que cassettes et baladeurs avaient depuis longtemps fait la preuve, sinon de leur solidité à toute épreuve, au moins de leur tolérance à la maltraitance. En fait, c’est ça, la cassette : le support idéal pour la jeunesse, pour l’insouciance, pour la légèreté. C’est un support qui ne se prend pas au sérieux, qui se fout du qu’en-dira-t-on, et qui ne promet jamais plus que ce dont il est capable. Pendant que Jean-Claude Digital jouait les chefs d’orchestre de périphérique dans sa Safrane neuf haut-parleurs Bang et Olufsuce CD à équaliseur graphique pour écouter du Rondo Veneziano, les enfants en liberté écoutaient une cassette d’Offspring en 4L et beuglaient « you stupid dumbshit goddam motherfucker » par-dessus le bruit du moteur, le potard de l’autoradio poussé à 11. Et de nos jours, vous croyez qu’il en a quelque chose à fiche MC Betterave, si le son est pourri quand il fait écouter à ses potes sa dernière prod’ maison sur un téléphone portable en mono sous un sordide abribus de la Brie. C’était pareil il y a trente ans : le vinyl, le CD, le dématérialisé lossless sont des supports de musicologue, ou d’amateur de musique. La cassette, c’est un support de musicien.

Et ce n’est même pas une hyperbole : combien de groupes à succès, commercial ou d’estime, sont nés autour d’un quatre-pistes cassette en enregistrant sans moyens une démo fondatrice ? Peut-on imaginer le Punk sans son acolyte magnétique ? Et la musique électronique, alors ? En ce qui me concerne, j’ai découvert avec des oreilles émerveillées le principe de l’overdub et de la boucle avec un CD d’Autour de Lucie, un casque stéréo utilisé à l’envers comme microphone, un orgue électrique trouvé aux Puces et une super chaîne hi-fi à deux lecteurs de cassette. Au cinéma, ’artefact central et insaisissable de l’hilarant et très rock n’ roll film « Airheads » (1994) est une cassette de démo qui devra traverser les épreuves de la petite copine psychopathe, du low-rider rebondissant et de la pisse de chien avant d’arriver à son Ithaque radiophonique.

D’autres qualités, en vrac : c’est un objet, on peut la toucher, la collectionner, la pirater, la prêter (et puis, si on ne la récupère pas, c’est moins grave qu’un vinyl) ; c’est la figure emblématique d’une époque, et d’une approche DIY de la production musicale ; on peut s’asseoir dessus (mon vinyl, putain !) ; on peut la faire tomber (mon autre vinyl, putain !) ; on peut la transporter hors de sa boîte, et/ou dans sa poche arrière de jean (bon, c’est fini, tu t’approches plus de mes vinyls). On peut, avec un tournevis de précision et un rouleau de scotch, réparer la bande en cas de rupture, en un rien de temps. Et surtout, le truc le plus cool du monde : on peut la rembobiner avec un stylo Bic !

Robuste, conviviale, libre et polyvalente, la cassette n’a donc que des qualités. A-t-elle aussi des défauts ? Bien entendu, elle n’a que ça !

En vrac également : adieu ta cassette si tu la laisses près d’une trop forte chaleur (comme le CD, un lecteur MP3, et le vinyl n’en parlons pas) ; le son se dégrade avec le temps (c’est aussi, dans une certaine mesure, vrai avec le vinyl) ; les boîtes sont fragiles (mais ce doit être une obligation secrète des designers de supports musicaux de créer des boîtes ou pochettes fragiles et peu pratiques) ; le son n’est pas très bon (quoique j’ai été impressionné par la qualité sonore de « No Tourists » en cassette, sur un petit poste portable), mais après tout le MP3 en 192 Kbps est bien crade aussi ; c’est du plastique, donc au niveau environnemental ça pose problème, mais on peut bien imaginer une cassette dont la coque serait en bois léger, c’est possible (un CD ou un vinyl en bois, bref…) ; c’est limité en termes de capacité de stockage (sur l’album « Smash », d’Offspring, la version  cassette ne comporte pas l’introduction parlée, par manque de place, et aussi parce que le type qui présente l’album te dit que tu vas écouter un « compact-disc »).

Mais ce que la musique, les musiciens et les fans de musique doivent à la cassette est réel, et considérable. Les musicologues, les puristes et les snobs peuvent aller se pignoler sur un SHM-CD si ça leur chante.

N’étant pas un ingrat, je remercie toutes les cassettes qui ont jalonné mon audiobiographie : la toute première, « Le Retour de Gérard Lambert » de Renaud, que j’ai usée jusqu’à la corde ; la cassette du Best Of de Scorpions de marque Continent (l’achat gagnant !) copiée par mon copain de classe Bruno en 4ème ; la cassette de « Smash » que j’ai adorée en boucle, de même que « Who Cares a Lot ? » de Faith No More qui a mis du soleil dans des cieux anglais parfois troublés ; cette cassette grise et sans boîte de Cabrel pour laquelle mon pote Ben, en bon punk, avait fracassé la vitre d’une Supercinq, « parce que sa sœur, elle aime bien Cabrel » ; une cassette de Jive Bunny (les vrais savent), « virginisée » et marquée « HxC », où se télescopent d’improbables bouts de chansons traditionnelles irlandaises en version techno, des morceaux de Korn et Deftones, les overdubs suscités et, dans un coin, sur un nuage moelleux de parasites nés du magnétophone de Thomas, la voix d’Audrey et la guitare de Pascal sur un « One » de U2 printanier, en lieu de souvenir. Et, donc, une rutilante cassette de Prodigy, à déguster à deux, ou entre amis.

Quand j’ai eu 17 ans, j’ai fini par arracher à Garance un slow sur « November Rain » des Guns. C’était sur CD. Le son était meilleur. La magie s’était envolée.

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