Liberté pédagogique par Le Scribe

Liberté pédagogique

 

« Les professeurs sont très fortement au travail et selon des modalités hors du commun. » Tels étaient les propos de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation sur BFM TV le mercredi 25 mars 2020. En tant que professeur d’anglais, je dois dire que cette phrase, bien que sortie de son contexte, est une douce mélopée à mes oreilles, enfin une déclaration totalement à l’opposé des lieux communs sur les profs, les enseignants travaillent ! L’association de ce nom commun avec ce verbe semblait bien rare dans l’inconscient collectif et par extension les médias avant la pandémie du virus Covid-19 qui a poussé les gouvernements à fermer les écoles et mettre en place un confinement des populations. Cette phrase, comme je le disais, est sortie de son contexte et l’analyser en tant qu’occurrence isolée ne peuvent rendre justice à toute la bienveillance que Jean-Michel Blanquer a pour les enseignants, eh bien s’il faut remettre ces dires dans une situation d’énonciation ; contextualisons ! Ainsi les propos de notre cher ministre étaient recueillis afin de nous éclairer sur sa position concernant la malencontreuse logorrhée de la porte-parole du gouvernement : Sibeth Ndyaye, qui en sortant de conseil des ministres a lancé avec aplomb: « Nous n’entendons pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas de traverser toute la France pour aller récolter des fraises », en substance, cette affirmation est une parfaite antithèse de celle précédemment citée, le ministre de l’éducation semble avoir remis les pendules à l’heure en profitant pour rappeler qu’un enseignant est un ardant travailleur, et qu’il ou elle est même capable de mettre en place des ressors d’ingéniosité pédagogique qui dépassent l’entendement (hors du commun !). Cette déclaration pourrait être perçue comme une main tendue dans un processus de réconciliation avec les 0.01% d’enseignants « radicalisés et anti-républicains » mais malheureusement, toujours question de contexte, il affirme qu’il n’y pas de polémique à avoir puisque son homologue s’est ravisée et qu’elle a choisi « un mauvais exemple », et le corps enseignant se voit encore associé à une notion négative, nous sommes un mauvais exemple et ceci même pour des analogies indéniablement nauséabondes quel que soit le contexte ! Nous pouvons nous interroger sur la nature d’un bon exemple dans ce cas. Si ce ne sont les professeurs, à qui n’allons-nous pas demander de soutenir : «la grande armée de l’agriculture », groupe nominal, au combien martial, perdu sur le champ lexical militaire semblant être le fer de lance (!) de la communication de notre président depuis le début de cette crise ?

Le ministre de l’éducation à tout de même soutenu « l’effort de guerre » en martelant partout que les professeurs étaient mobilisés pour assurer la «continuité pédagogique» (nouvel idiome à ajouter au jargon déjà si riche de l’éducation) c’est à dire : permettre aux élèves de pouvoir poursuive leurs cours de chez eux de manière fluide, en un clic ou une pression de doigts sur un écran, bienvenue dans l’ère du E-teaching (si vous me permettez cet audacieux anglicisme), toutefois, est-ce que les classes virtuelles et autres serveurs de conversation en ligne ou de visio-conférence permettent réellement aux élèves de pouvoir apprendre en toute tranquillité et efficacement ? Est-il profitable pour la fonction d’enseignant de mettre en avant internet comme axe de communication pédagogique qui reste, entendons-nous bien, une très bonne manière de garder le lien social et de permette à un grand nombre de personnes de rester en contact en cette période d’isolement.

Faut-il une crise sanitaire pour redorer le blason des enseignants ? Etant donné que les professeurs ne travaillent pas, que font-ils ? Comment faisons-nous pour assurer la « continuité pédagogique » ?

Tout d’abord il est important de souligner que cette situation de confinement est unique et par conséquent incomparable à quelque autre événement historique qui soit, toutefois quelques aspects peuvent évidemment être éclairés à l’aune de certains épisodes ayant marqué notre passé.

Nicolas Pantin , historien, spécialiste du Nazisme et de la grande guerre, maitre de conférences à l’université bordeaux-Montaigne, dans un article publié le 22 mars 2020 sur « rue 89 bordeaux » (https://rue89bordeaux.com/2020/03/et-si-lunion-sacree-face-au-coronavirus-accouchait-dun-etat-maitre/) compare l’union sacrée demandée par le président du conseil René Viviani le 4 aout 1914, à la solidarité et l’obligation de sacrifice exigée par le gouvernement en ces temps de crise, nous « sommes en guerre » je vous le rappelle, l’historien poursuit son raisonnement en montrant qu’en 1914 tout comme en 2020, un sentiment d’inégalité se créait parmi les français, les exemples aujourd’hui paraissent légion ; l’octroi de dépistage en étant un des plus probants, nous pourrions aussi parler de la polémique sur les différences de conditions de confinement .

De mon point de vue, la continuité pédagogique est inégalitaire, en effet elle sous-entend que l’enfant ait un accès stable à internet et une certaine maîtrise de l’outil informatique ou tout du moins des parents ou tuteurs qui l’ont. De plus, la charge de travail incombée aux élèves et perçue différemment selon les foyers, certains estiment que les enfants ont bien trop de devoirs à rendre, d’autres expriment une inquiétude quant au respect du programme.

Tous ces griefs sont légitimes car nous avons momentanément transféré les enjeux de la transmission pédagogique à un système d’aller-retours de données ne laissant pas vraiment la place aux interactions humaines et ce malgré l’apport de la visio-conférence, (permettez-moi une analogie prosaïque mais les apéros-visio nous permettent de bien garder le contact avec nos proches et nous font oublier le confinement pendant un petit moment mais cela reste une discussion face à un écran sans âme), car il est, à mon sens, impossible de gérer des classes de 28 élèves pour des cours de langues vivantes, l’utilisation de cet outil est donc assez problématique et engendre un gros dilemme teinté, je l’avoue, de culpabilité pour le professeur d’anglais que je suis . En effet, la discussion est la clé de voute de la pratique d’une langue et je devrais chercher par tous les moyens à communiquer avec eux mais le nombre d‘élèves sous ma responsabilité est bien trop élevé pour que nous puissions faire une conversation à plus de 10 via un ordinateur, c’est-à-dire que certains auront l’occasion de pratiquer tandis-qu’un certain écart se creusera vis-à-vis d’autres élèves qui ne pouvaient pas utiliser leur ordinateur au créneau fixé pour sa classe virtuelle en anglais. En classe (réelle), je me fais le garant du passage de parole, elle circule librement (quand j’y arrive) et un dialogue s’installe, en outre, l’approche didactique préconisée par les consignes officielles nous demande de concevoir des cours où le discours doit être lié à une situation d’énonciation, pour résumer, nous devons arriver à construire une interaction sociale qui pourrait se retrouver dans la vie de tous les jours avec un locuteur anglophone dans laquelle les gestes, le contexte et d’autres éléments non-verbaux sont pris en compte. Ce qui est extrêmement difficile, je le concède, toutefois, malgré des directives précises de l’état, un professeur peut bien-sûr faire usage de sa sacro-sainte liberté pédagogique, c’est-à-dire ; avoir le choix des supports sur lesquels travailler et sur la mise en œuvre de son cours. C’est précisément avec cette notion que ma liberté pédagogique s’exprime au mieux ; j’aime converser pour recevoir et transmettre, il m’arrive très souvent d’insérer dans mes cours des anecdotes ou de faire des traits d’humour voir de mimer, de me mettre littéralement en scène pour illustrer un point (comme une grande majorité d’enseignants), en un mot, je suis plus à l’aise devant un public que devant un écran, aussi je me demande comment maintenir ce type de pratiques sur une classe virtuelle ? Certains y arrivent et je les admire avec la plus grande révérence mais je me sens frustré et un peu « désarmé » (nous ne sommes jamais bien loin de ce satané champ lexical) face à l’ampleur de cette tâche, de là à dire que le télétravail me prive de ma liberté…. Pédagogique j’entends.

Malgré de réelles difficultés à assurer la « continuité pédagogique » nous nous adaptons pour quand-même permettre a nos élèves d’apprendre des choses, c’est plus fort que nous.

J’essaye de privilégier l’écoute de dialogues ou d’enregistrements, je leur demande de se mettre en scène en vidéo et bien-sûr je leur conseille de regarder des films et des séries en VOSTFR, après tout c’est aussi en grande partie comme cela que j’ai appris.

Si je devais nuancer mon propos, je pourrais tout de même évoquer une expérience très positive concernant les cours à distance, certains de mes élèves ont créé un groupe WhatsApp pour pouvoir

converser en anglais et ce de leur propre initiative, ils m’y ont invité hier et je me suis retrouvé à, répondre à leurs questions sur les devoirs et parler avec eux de musique en échangeant des liens YouTube et tout ça dans la langue de JK Rowling !

Car les élèves sont aussi capables de ressors d’ingéniosité parfois !

Malgré ce moment assez chaleureux, des collègues se retrouvent à devoir fermer leurs classes virtuelles car un petit malin se met à insulter les membres (dont le professeur) en leur demandant de faire des choses innommables à leurs géniteurs, l’éducation 2.0 n’est pas exempte des difficultés du terrain. Ainsi nous nous retrouvons quand même plus souvent à devoir essayer de répondre aux plaintes de parents et composer avec les directives ministérielles transmises par nos chefs d’établissement, tout en essayant de ne pas léser les enfants qui n’ont pas accès à toutes les ressources, notre champ d’action est très réduit face aux écarts créés par les différences sociales et culturelles chez les familles et cette problématique de l’éducation me semble encore plus saillante en cette période.

Enfin, je suis aussi tiraillé quant aux « chroniques d’une éducation annoncées » de notre ministre qui cherche à tout prix à injecter du numérique dans l’éducation et qui s’extasie devant un logiciel qui permet de reconnaitre la graphie, sommes-nous voués à assurer un service devant un écran et avoir des dizaines de classes sous notre responsabilité pour leur assener des savoirs définitivement formatés ?

Si les professeurs ne travaillent pas, que font-ils ? Ma compagne (qui est aussi enseignante) et moi répondons à des mails de parents, nous adaptons nos cours pour permettre un suivi optimal à nos élèves, nous corrigeons des travaux qui se sont bien-sûr multipliés à cause de cette situation, nous nous organisons la vie du foyer mais nous lisons (comme notre présidant nous l’a rappelé, je ne le remercierai jamais assez pour ce conseil bien avisé), je découvre les thèses de Bernard Friot sur le salaire à vie, je lis des essais sur le cinéma Américain, nous regardons des séries, nous faisons du jardinage etc., comme beaucoup de gens, nous essayons de vivre au mieux ce confinement, et toutes les activités susnommées peuvent être considérées comme un travail et je dis bien toutes ! Et à la fin d’une longue journée de labeur intellectuel, je me pose des questions, j’essaie de voir à travers le masque de cette crise ; à m’interroger sur la notion de travail et surtout sur la corrélation qu’il a avec l’économie actuelle, devons-nous renoncer temporairement (le gouvernement a bien insisté sur cette notion bien qu’il soit inutile de l’inscrire dans le projet de loi de l’état d’urgence sanitaire) à certains droits pour maintenir le grand capital, je veux dire ; l’économie du pays, devons-nous accepter de se faire imposer des congés payés par nos patrons ? Oublierons-nous l’incompétence de nos dirigeants face à cette pandémie et l’autoritarisme dont ils ont fait preuve face à une des plus grandes mobilisations sociales vues en France depuis une dizaine d’années ? Ce confinement n’est-il pas une occasion pour nous de redistribuer les cartes ? Voilà ce que je fais de mon temps de « non-travail », (je vous prie d’excuser l’emploi de cette analogie du confinement qui est un « mauvais choix »).

Je terminerai en filant les métaphores martiales qui semblent de fait si bien adaptées à cette crise : mesdames et messieurs du gouvernement, nous sommes effectivement en guerre mais notre ennemi n’est peut-être pas commun.

Le Scribe

Melun, le 26 mars 2020

Une Réponse à “Liberté pédagogique par Le Scribe”

  1. Virg B dit :

    je reconnais les difficultés que vous rencontrez en tant que professeurs car j’ai eu un petit aperçu de ce qu’est l’Education nationale pendant un an et parce que mon cercle d’amis fait partie de ce secteur. L’article devrait être à destination de ceux qui pensent que vous ne foutez rien pour qu’ils aient un petit éclairage sur votre métier.
    En tous les cas, je suis d’accord sur le fait que nos activités en confinement peuvent être assimilées à du travail. Durant ces derniers jours, j’ai produit des objets grâce à la couture (et ce n’est pas de tout repos), je m’entraîne à dessiner (peu importe le niveau, je m’impose des tâches pour m’améliorer), je fais travailler mon corps avec le yoga et la corde à sauter (ça fait rire mais je suis sûre que je fais gagner quelques consultations à la Sécu), j’ai beaucoup réfléchi sur ma condition d’employée (c’est du travail intellectuel, non ?).

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