Ni juge, ni soumise

L’humanité à nu dans «Ni juge, ni soumise»

Les anciens de «Strip-Tease» s’installent dans le bureau bruxellois d’Anne Gruwez, juge d’instruction. Entre le rire et les larmes, ils donnent à voir des justiciables rivalisant de bêtise et de fourberie.

Elle fait penser à Seccotine, l’exaspérante copine de Fantasio créée par Franquin. Elle est effrontée, rentre-dedans. Plutôt menue, dotée d’une vive intelligence, péremptoire et ironique, elle a de la repartie et ne manque pas d’entrain. Elle conduit une 2CV, comme les Dupondt. Elle dialogue avec son rat apprivoisé. Lorsqu’elle roule dans la voiture d’un collègue policier, elle lui demande de mettre le gyrophare et de brûler les feux rouges. Anne Gruwez, juge d’instruction à Bruxelles, est l’héroïne de Ni juge, ni soumise.

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Plongeant dans les tréfonds de l’âme humaine et de la belgitude extrême, ce documentaire est un spin-off cinématographique de Strip-Tease, le fameux magazine de la télévision belge qui, de 1985 à 2012, a déshabillé jusqu’à l’âme les citoyens du Plat Pays. Lancée par Jean Libon et Marco Lamensch, l’émission est allée à la rencontre de constructeurs ruraux de soucoupes volantes, d’une délégation parlementaire en voyage officiel en Corée du Nord, d’amateurs de cryogénisation domestique ou d’agriculteurs croupissant dans la misère sexuelle…

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Défilés de branques

Flanqué d’Yves Hinant, Jean Libon a installé sa caméra dans le bureau de la juge pour filmer un hallucinant défilé de branques, de matamores, de lavedus, de baltringues, de snuls, de smeerlaps et autres damnés de la terre. Ils sont prodigieux de rouerie maladroite et d’imbécillité incurable. Tel minus a été surpris par une caméra de surveillance en train de bousculer un octogénaire au bancomat et de lui voler son argent. «Ce n’est pas moi», s’insurge-t-il. Ou alors il a oublié parce qu’il fume du shit. Plus il l’ouvre, plus il s’enfonce. «Taisez-vous!» crie son avocate. Lorsque la menace de la prison se précise, abdiquant toute superbe, il pleure: «S’il vous plaît, ne foutez pas tout en l’air.»

La réalité dépasse la fiction, et de loin.

Face à quelque galapiat, Anne Gruwez tonne: «Je peux vous dire que la colère d’Allah ce n’est rien à côté de moi.» Mais elle a de la compassion pour les losers, pour «ces filles qui sucent des trucs qui sentent pas toujours très bon». L’humanité, dont elle fréquente quotidiennement la lie, n’a plus de secrets pour elle. Elle sait tout de son anatomie, de sa psyché, de ses pulsions. Le Mal est un vieux compagnon de route.

Effroyable infanticide

La réalité dépasse la fiction, et de loin. Entre les auditions d’une famille consanguine qui récite toutes les maladies qui l’accablent, d’une caillera qui pleurniche («Vous êtes en train de mettre un innocent en prison») avant de menacer («Je jure devant Dieu que je partirai en Syrie et ça va péter») et autres frères humains si dérisoires, si pathétiques, Mme le juge dirige un épisode de Cold Case. Les progrès de la génétique justifient la réouverture d’une affaire classée: deux prostituées assassinées dans les années 90, cinq suspects. On descend aux archives retrouver un préservatif plein depuis un quart de siècle, on déterre le suspect récemment décédé – charmante scène dans un cimetière printanier, avec une ombrelle rose pour la magistrate et un cadavre exhumé dont on prélève une section du fémur. Il n’y a qu’en Belgique, nation au surmoi atrophié, qu’il est possible de montrer aussi frontalement la réalité. «Ce n’est pas du cinéma, c’est pire», affirment les auteurs, et ils tiennent leur promesse.

Est-ce une farce ou une tragédie? Un peu des deux. La rigolade l’emporte lorsqu’une plantureuse domina SM explique gentiment les sévices qu’elle inflige à ses clients, soulignant le goût de certains pour la consommation de suppositoires à pleines boîtes. A l’obscène rigolade succède un infanticide effroyable. Devant la juge, la meurtrière raconte comment cet enfant est né d’un viol perpétré au cours d’un rituel satanique organisé par la belle-mère, comment elle l’a égorgé pour éviter qu’il ne répande le mal sur la terre, comment son sang noir a prouvé qu’il était le fils du diable… Elle dit avoir rêvé de la lune qui se fendait en deux et tombait, de Jésus aussi, et deux fois du Prophète… «J’ai l’impression que mon cerveau va…» – «Exploser?» suggère judicieusement Anne Gruwez.

L’œil de Tintin

Et Cold Case? Les tests ADN ont innocenté trois suspects. Un quatrième est aux Etats-Unis. La police belge attend une réponse des autorités américaines. «On ne peut pas faire de miracle», relève avec un bon sourire un criminologue flamand qui ressemble à Lambique, le voisin de Bob et Bobette, en plus rondouillard. L’image s’arrête sur sa radieuse gentillesse.

Le générique de fin se déroule sur un détail du bureau de la juge: une statuette de Tintin, caché dans le vase du Lotus bleu. Le petit reporter a la bouche arrondie et les yeux écarquillés, comme sidéré par tout ce qu’il a vu et entendu. C’est la touche de belgitude ultime.


Ni juge, ni soumise, de Jean Libon et Yves Hinant, Belgique, 2017, 1h39.

Un article de Antoine Duplan pour Le Temps, quotidien suisse.

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